RANGOUN (AFP) - Les forces de sécurité birmanes sont une nouvelle fois entrées en action jeudi à Rangoun où neuf personnes, dont un journaliste japonais, ont été tuées et des centaines d'autres arrêtées, alors que la junte tentait, non sans mal, de briser un mouvement de protestation.
Au moins 50.000 personnes, en majorité des jeunes et des étudiants, ont encore bravé jeudi une interdiction de manifester contre la junte, selon des estimations citées par des témoins.
Le bilan de neuf morts a été donné en fin de journée par la télévision nationale, contrôlée par les généraux.
"Les protestataires ont lancé des briques, des bâtons et des couteaux en direction des forces de sécurité" qui "n'ont eu d'autre choix que de procéder à des tirs de sommation", a affirmé la chaîne officielle.
Kenji Nagai, un vidéo-reporter de 50 ans travaillant pour l'agence APF basé à Tokyo, est le premier étranger tué depuis le début des violences à Rangoun. Une source hospitalière birmane a indiqué qu'il aurait succombé à des blessures par balle.
L'organisation Reporters sans frontières (RSF) s'est dite "horrifiée".
La Chine, proche alliée de la Birmanie, a appelé le régime militaire et les manifestants à faire preuve de "modération", tout en s'abstenant de condamner la répression.
Le gouvernement américain a, de son côté, exigé que la junte birmane mette fin immédiatement aux "violences contre les manifestants pacifiques" et ont de nouveau appelé la communauté internationale à renforcer la pression sur les militaires au pouvoir.
Il a aussi annoncé des sanctions économiques contre quatorze hauts responsables birmans, pour protester contre l'absence durable de démocratie et l'usage de la force pour réprimer les manifestations dans ce pays.
"Nous imposons aujourd'hui des sanctions contre de hauts responsables du gouvernement de Birmanie", a affirmé Adam Szubin, directeur de la direction du Trésor en charge du contrôle des actifs étrangers. Le président George W. Bush "a souligné que nous ne resterons pas passifs quand le régime essaie de faire taire la voix du peuple birman par la repression et l'intimidation".
Malgré l'interdiction de tout rassemblement, des milliers de manifestants ont convergé jeudi vers le centre de Rangoun où ils se sont retrouvés face à des policiers anti-émeute et des soldats armés.
Les protestataires ont lancé des slogans liés au héros de l'indépendance, le général Aung San, père de l'opposante Aung San Suu Kyi, maintenue en isolement dans sa résidence depuis 2003.
"Le général Aung San n'aurait jamais ordonné à l'armée de tuer des gens", criaient-ils, en référence aux victimes de la veille.
Ils ont finalement été dispersés après des tirs de sommation et un ultimatum particulièrement ferme.
Au moins cent personnes ont été arrêtées sur place et forcées de monter à bord de camions militaires, alors que d'autres manifestants s'enfuyaient dans les rues adjacentes en courant.
La télévision nationale a accusé la Ligue nationale pour la démocratie (LND) de Mme Suu Kyi d'avoir fomenté des troubles en payant des personnes pour qu'elles participent aux manifestations.
Elle a indiqué que deux membres de la LND, Hla Pe et Myint Thei, avaient été interrogés, ainsi que deux responsables de partis ethniques, Htaung Ko Htan et Chin Sian Thang, pour leur rôle dans le "soulèvement".
D'autres tirs de sommation se sont produits à l'est de Rangoun où des groupes de protestataires étaient descendus dans la rue, selon des témoins.
Des échauffourées ont éclaté dans au moins trois endroits distincts alors que les forces de l'ordre tentaient d'appréhender des moines pour les placer par la contrainte dans des camions. Les religieux ont reçu le soutien d'habitants qui ont tenté de s'interposer.
De nombreux bonzes ont, par ailleurs, été interpellés dans leurs monastères et conduits, par camions, en dehors de la ville, vers une destination inconnue, dans le but évident de les empêcher de participer aux défilés. Des témoins ont relaté avoir vu au moins six camions chargés de moines.
Au total, jeudi, les manifestations et les violences ont duré six heures.
Une centaine de bonzes avaient déjà été arrêtés dans la nuit de mercredi à jeudi par les forces de sécurité qui avaient lancé un raid contre un monastère de l'est de Rangoun, selon des témoins. Certains moines ont été "battus sévèrement", ont indiqué des sources diplomatiques britanniques.
Les moines sont devenus le fer de lance d'un mouvement de protestation contre la junte lancé le 19 août par des opposants à la suite d'une augmentation massive des prix.
